Joseph Heath

Philosophe doté d’une remarquable capacité de s’attaquer aux idées reçues sur l’environnement, l’économie ou la politique, ses ouvrages universitaires et populaires poussent les Canadiens à se poser des questions fondamentales sur leur société et les façons de la rendre plus juste.

Comment vous décririez-vous?

Je suis un philosophe qui s’intéresse particulièrement à la politique et à l’économie. Un de mes héros intellectuels, Wilfrid Sellars, a dit que l’objectif de la philosophie est de « comprendre comment les choses, au sens le plus large possible, sont liées entre elles, au sens le plus large possible. » J’ai passé beaucoup de temps à lire les théories de divers domaines des sciences humaines et sociales, et à tenter de comprendre comment les choses s’agencent entre elles.

Quel est l’impact de votre travail sur la scène publique? Comment affecte-t-il la vie des Canadiens et des Canadiennes?

Comme bien des philosophes, je m’applique à tenter de mettre de l’ordre dans la confusion conceptuelle. Une des raisons qui m’ont poussé à m’intéresser à l’économie est qu’il s’agit d’un secteur où les gens sont leurrés par un lot d’idées reçues. Les faits en soi ne sont pas erronés, il s’agit plutôt d’une incohérence de la pensée sur le fonctionnement des choses. J’ai écrit une série de trois livres populaires, tous en connexion avec la pensée économique. L’un d’eux porte sur la nature de l’État-providence (La Société efficiente), l’autre sur le problème du consumérisme (Révolte consommée, coécrit en collaboration avec Andrew Potter) et le troisième est un catalogue général des idées reçues en économie (Sale argent). D’une façon ou d’une autre, ces livres se veulent une intervention dans le débat public actuel. Ils ne visent pas d’impact particulier, si ce n’est que d’aider les gens à mieux comprendre ce monde où nous vivons.

Présentez-nous en deux mots une de vos découvertes les plus intéressantes.

La plupart de mes « découvertes » sont des clarifications conceptuelles. La plus intéressante, sans doute, touche à la nature de la mise en commun des risques et de l’assurance sociale. Beaucoup de personnes croient que le rôle fondamental du « filet de sécurité sociale » est de redistribuer la richesse de sorte à favoriser une plus grande égalité. Cependant, on peut voir ce filet comme un ensemble de programmes d’assurance administré par le gouvernement pour pallier aux lacunes du secteur privé, qui n’est pas en mesure d’offrir une telle assurance, du moins à prix raisonnable. Dans ce sens, le gouvernement fournit l’assurance-maladie, ou l’assurance-emploi, presque pour les mêmes raisons qu’il construit des routes ou installe des systèmes d’égouts. Ce point de vue plausible, mais un peu étrange, m’a toujours surpris. J’ai découvert, par la suite, que l’explication derrière cela est que les mécanismes d’avantage mutuel dans une entente d’assurance sont distincts de ceux qui produisent des bénéfices dans un échange mercantile ordinaire. Les détails sont un peu complexes, mais il est très utile de les clarifier pour comprendre des événements tels que la crise financière de 2008 causée, entre autres, par une incompréhension généralisée sur l’utilisation d’un bon nombre de produits financiers liés à l’assurance.

Comment le prix Trudeau vous aidera-t-il à poursuivre votre travail?

La Fondation me met en rapport avec un groupe de chercheurs et d’étudiants vraiment exceptionnels. J’ai très hâte de participer aux colloques et aux événements qu’elle organise. Le prix comme tel me donne ce dont j’ai le plus besoin, c’est-à-dire du temps – plus précisément, il me libère des pressions quotidiennes liées à l’enseignement et à la préparation des demandes de bourses – je peux donc me concentrer sur l’écriture et la recherche. Je l’utiliserai aussi pour financer les étudiants et les co-chercheurs avec qui je collabore

Joseph Heath est directeur du Centre d’éthique et professeur au Département de philosophie et à l’École de politiques publiques et de gouvernance de l’Université de Toronto. Il a débuté sa carrière d’enseignement en 1995 à l’Université de Toronto, suivi par deux ans comme titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique et économie politique au Département de philosophie de l’Université de Montréal, où il a été cofondateur du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal (CREUM). Il est retourné à l’Université de Toronto en 2003.

M. Heath est né en 1967 à Saskatoon, en Saskatchewan. Il a été à l’École St. Paul School et au Collège Nutana. Il a obtenu un baccalauréat en philosophie à l’Université McGill (1990) et un doctorat en philosophie à l’Université Northwestern (1995). Il a travaillé abondamment dans les domaines de la théorie critique, de la philosophie de l’économie, de la rationalité pratique, de la justice distributive et de l’éthique des affaires. Ses articles ont été publiés dans des revues scientifiques telles que Mind, Philosophy and Public Affairs, Philosophy and Phenomenological Research et le Canadian Journal of Philosophy. Il a été chroniqueur pour The Gazette (Montréal) et le magazine Policy Options. Il écrit des articles pour Literary Review of Canada et le quotidien Ottawa Citizen.

M. Heath est auteur de nombreux livres populaires et universitaires. Son livre Sale argent (Logiques, 2009) est une analyse des idées reçues dans le contexte économique et du rôle qu’elles jouent dans le discours politique populaire. Le livre Following the Rules (Oxford University Press, 2008) est une réflexion sur le phénomène de la conformité aux règles et du sens que cela prend dans l’interaction sociale et la rationalité. Le livre Communicative Action and Rational Choice (MIT Press, 2001) se penche sur le travail du philosophe Jürgen Habermas. Son livre La société efficiente (Presses de l’Université de Montréal, 2002) présente et défend la logique de l’État-providence. M. Heath est également coauteur, en collaboration avec Andrew Potter, du succès mondial la Révolte consommée (Trécarré, 2005), une analyse critique des idées politiques inspirées par le modèle de la contre-culture des années 1960. Ses livres ont été traduits dans une douzaine de langues.

  • 12 Mars 2015
    Le lauréat Trudeau 2012 Joseph Heath, philosophe et professeur à l'Université de Toronto, a remporté un prix pour son ouvrage Enlightenment 2.0: Restoring Sanity to Our Politics, Our Economy, and Our Lives sur l'importance de la raison dans la sphère publique et économique.
  • 6 Mars 2014
    Les lauréats Trudeau Catherine Dauvergne, Joseph Heath et Daniel Weinstock, ont lancé, en compagnie de deux autres collaborateurs, un nouveau blogue d’affaires publiques canadiennes: induecourse.ca. Les abus commis par l’Agence des services frontaliers du Canada, ainsi que le lien douteux entre les dons aux partis politiques et l’interdiction des ampoules incandescentes sont quelques-uns des sujets abordés dans la première édition.