Myriam Denov

Lauréats
2014
Affiliation actuelle:
Université McGill
Région:

Mme Denov s’intéresse aux conditions de vie et à l’avenir des enfants issus de viols dans le nord de l’Ouganda. En s’appuyant sur ses travaux antérieurs auprès d’enfants soldats et d’enfants de soldats, son projet Trudeau permettra d’éclairer les programmes pour les jeunes et les familles qui tentent de se refaire une vie au Canada après avoir fui la guerre.

1) Parlez-nous de votre projet Trudeau et de ses grandes lignes

Les conflits armés ont des répercussions tragiques sur la vie d’enfants et de jeunes partout dans le monde. Leurs effets sont dévastateurs tant  sur le plan social, économique, politique et psychologique que sur la santé. Mon projet Trudeau porte sur le bien-être d’enfants et de familles affectés par les conflits armés, avec un accent particulier sur les enfants issus de viols en temps de guerre. Au cours des dix dernières années, on estime que des dizaines de milliers d’enfants sont nés suite à des campagnes massives de viols de guerre, de violences sexuelles ou de grossesses forcées. Nés dans la guerre, ces enfants sont profondément affectés par les bouleversements sociaux qui ont entouré leur conception, sans compter le traitement que leur réserve la société en raison de leurs origines biologiques. Bien que le droit international considère maintenant le viol et la grossesse forcée comme des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des situations de génocide, on en connaît bien peu les répercussions à long terme sur les mères, les enfants et les communautés. 

Ce projet entend combler cette lacune en étudiant la réalité et l’expérience vécues par des enfants issus de viols de guerre dans le nord de l’Ouganda, où les femmes et les jeunes filles ont été systématiquement et massivement violées et mises enceintes, ce qui a donné lieu à des milliers de naissances. Le projet examinera la question selon le point de vue des mères, des enfants et des membres de la communauté. L’étude permettra de mieux comprendre les questions liées à la santé des mères dans l’après-guerre ainsi que les enjeux liés aux droits et à la protection de l’enfance. Elle fournira aux divers garants des droits des données pour faciliter la conception de programmes d’après-guerre destinés aux enfants, aux familles et aux communautés. 

2) Présentez-nous en deux mots une de vos découvertes les plus intéressantes 

Les conséquences socioéconomiques, politiques et sanitaires pour les enfants issus de viols de guerre sont graves et incluent parfois la violence, l’exclusion sociale, le refus de la citoyenneté ainsi qu’une invisibilité et une négligence généralisées. Le statut de « bébé de la guerre » mène à des formes de violence directe ou indirecte aux niveaux personnel, familial et communautaire. Cela comprend la stigmatisation, l’exclusion sociale, l’abandon et l’infanticide de même que des inégalités d’accès à la santé, à l’éducation et au marché du travail. De plus, en raison des origines biologiques, la citoyenneté et l’ethnicité sont souvent contestées ou débattues par les acteurs locaux et internationaux. En conséquence, ces enfants sont souvent sévèrement brimés dans leur droit à l’éducation, à la famille, à l’identité et à la sécurité physique. En vieillissant, ils risquent de se retrouver apatrides et les efforts pour sécuriser leurs droits en vertu du droit international peuvent demeurer stériles en raison de l’ambiguïté entourant leur statut juridique. Comme adultes, leur capacité de développer un sentiment identitaire peut se heurter à des lois qui les empêchent d’accéder aux dossiers sur leurs parents biologiques. Malgré ces graves atteintes aux droits de la personne et malgré les injustices sociales, ce segment de la population demeure victime d’une grande négligence. Il faut que les politiques et les programmes d’après-guerre locaux, nationaux et internationaux tiennent compte de ces personnes extrêmement vulnérables et pratiquement invisibles.  

3) Comment le prix Trudeau vous aidera-t-il à poursuivre votre travail?

Le prix Trudeau fournira un soutien important à ce projet en permettant l’examen approfondi d’un groupe d’enfants marginalisés pour lesquels il y a un besoin criant de recherche, de politiques et d’interventions. Non seulement, cela permettra-t-il d’approfondir les connaissances sur la question des enfants nés de la guerre ou sur celle des droits et de la citoyenneté, mais permettra aussi d’innover et d’’élaborer de meilleures politiques qui auront des impacts directs sur la vie d’enfants et de jeunes affectés par la guerre, ainsi que sur celle d’enfants et de jeunes marginalisés partout dans le monde. Ce projet constitue également une étape importante pour mon travail à venir, c’est-à-dire une étude portant sur les enfants issus du viol dans plusieurs pays.

Le prix est aussi une occasion idéale pour explorer et mettre en œuvre des méthodologies novatrices. Je pense, entre autre, aux démarches de recherche participative avec les jeunes. Ce projet de recherche s’inscrit dans une démarche participative et engagera la travail de plusieurs jeunes du nord de l’Ouganda (de 18 à 24 ans) qui ont directement souffert de la guerre et qui recevront une formation en recherche. Ces jeunes chercheurs participeront à la conception de l’étude, à la recherche de participants, au développement des lignes directrices pour les entrevues ainsi qu’à la collecte et à l’analyse des données. Inviter les jeunes affectés par la guerre à participer au processus de recherche permet certes de redresser certains déséquilibres du pouvoir et de rehausser la qualité du projet de recherche, mais il s’agit aussi d’une activité d’éducation et de prise d’autonomie. 

4) En quoi votre projet de recherche contribuera-t-il au développement des politiques publiques au Canada?

Le projet favorisera les débats sur le rôle du Canada dans la protection des enfants affectés par la guerre partout au monde. L’étude formulera, à l’intention des gouvernements canadiens et étrangers, d’ONG et de l’ONU, des recommandations sur le soutien et les interventions appropriés pour les jeunes, en particulier les enfants issus de viols de guerre. Traditionnellement, le Canada joue un rôle de leader pour les questions liées aux enfants et aux conflits armés. Ce projet sur des groupes d’enfants marginalisés et négligés offre au Canada l’occasion de se placer au premier plan pour une question de recherche de portée internationale qui demeure très peu étudiée. 

Chaque année, des milliers d’enfants quittent des zones de guerre pour s’installer au Canada. Toutefois, ce groupe semble négligé par la recherche, par les politiques et par l’offre de services. Ce projet Trudeau permettra de faire avancer les connaissances sur la réalité des jeunes affectés par la guerre qui vivent au Canada de même que sur les besoins en politiques et en services, particulièrement dans le cas de migration et de réinstallation au Canada pour des raisons liées à la guerre.

L’accent sur la participation des jeunes dans la recherche est important pour les populations d’enfants et de jeunes marginalisés, dont la citoyenneté, la participation citoyenne et le leadership sont souvent contestés. Au Canada, cela comprend entre autres les jeunes Autochtones, les jeunes immigrants et réfugiés ainsi que les enfants vivant dans la pauvreté. En bout de ligne, les résultats de recherche mèneront à une meilleure compréhension des questions liées au sexe, au pouvoir, aux droits et à la citoyenneté, et ce, au Canada comme ailleurs.

Myriam Denov est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la jeunesse, le genre et les conflits armés (niveau 1) et professeure à l’École de service social de l’Université McGill. La recherche du Prof. Denov porte sur la question des enfants dans l’adversité et sur la protection internationale de l’enfance. Elle s’intéresse particulièrement aux enfants dans des situations de violence armée et à la violence fondée sur le sexe. Elle est spécialiste des projets de recherche participative axée sur les arts auprès d’enfants affectés par la guerre en Asie, en Afrique et dans les Amériques. Sa recherche actuelle porte sur l’expérience de réintégration d’anciens enfants soldats en Sierra Leone et en Colombie, ainsi que sur les jeunes affectés par la guerre qui vivent au Canada. Mme Denov a présenté des témoignages d’expert devant les tribunaux sur la question des enfants soldats.

Elle a été conseillère auprès de gouvernements et d’ONG sur la question des enfants dans les conflits armés et sur la question des filles dans les groupes armés. Elle est l’auteure de quatre livres dont Child Soldiers: Sierra Leone’s Revolutionary United Front (Cambridge University Press) et Children’s Rights and International Development: Lessons and Challenges from the Field (Palgrave Macmillan). Elle a obtenu du financement de la part du FQRSC et dirige une équipe de recherche pluridisciplinaire qui se penche sur la question des enfants et de l’adversité dans le monde.

Mme Denov détient un doctorat de l’Université de Cambridge où elle a reçu une bourse du Commonwealth.