Evan Fraser

Lauréats
2014
Affiliation actuelle:
Université Guelph
Région:

Spécialiste de la sécurité alimentaire mondiale, il lève le voile sur les répercussions sociales et environnementales de l’instabilité des prix des denrées et cherche à réduire le gaspillage dans les systèmes alimentaires.

 

Le lauréat Trudeau 2014 Evan Fraser est titulaire d’une Chaire de recherche du Canada sur la sécurité alimentaire mondiale de niveau 1 à l’Université Guelph. Il est membre de la Société géographique royale du Canada et du Collège de nouveaux chercheurs de la Société royale du Canada. M. Fraser travaille plus particulièrement sur les systèmes alimentaires qui résisteront aux changements climatiques, qui sont suffisamment productifs pour satisfaire aux besoins de la croissance de la population mondiale et qui ont une faible empreinte écologique. Il est également intéressé par la réduction du gaspillage alimentaire et l’amélioration de la distribution. Il est l’auteur d’au moins quatre-vingts articles scientifiques revus par des pairs et de deux livres. M. Fraser a également rédigé des chroniques qui ont été publiées sur CNN.com, theguardian.com, foreignaffairs.com, dans The Walrus et le Ottawa Citizen.
Mots clés : sécurité alimentaire, changement climatique, moyens de subsistance, systèmes alimentaires, agriculture durable, changement de l’environnement planétaire

Projet(s) de recherche

 

1) Parlez-nous de votre projet Trudeau.

Mes recherches portent sur deux questions centrales : (1) dans le contexte du changement climatique et des coûts énergétiques élevés, comment peut-on nourrir une population humaine croissante qui atteindra neuf milliards d’individus dès 2050; et (2) quelles seront les conséquences si nous échouons sur ce point? 
 
Bien que les chercheurs s’inquiètent à ce sujet depuis des décennies, ce n’est qu’en 2008 que la question a retenu l’attention alors que le prix des produits de base a doublé, puis est monté en flèche encore une fois en 2010-2011. Ces sursauts ont entraîné une crise qui a plongé des dizaines de millions de personnes dans la pauvreté et causé un grand tumulte politique. Les révoltes du printemps arabe ont commencé dans les rues. Les manifestants y brandissaient des miches de pain pour contester le prix des aliments. Mais il y a beaucoup d’incertitude. Plusieurs scientifiques affirment qu’il faudrait accroître la production pour éviter une répétition de ces crises, tandis que d’autres indiquent que le prix des aliments a peu à voir avec leur distribution, encore moins avec les situations de famine ou d’instabilité politique.  

Semblablement, les liens entre le prix des aliments et les bouleversements politiques sont plus complexes qu’en apparence. Pour la plupart d’entre eux, les 700 à 900 millions d’affamés dans le monde souffrent en silence. Il n’y a pas de schémas clairs qui expliquent pourquoi les gens réagissent parfois aux coûts exorbitants des aliments en envahissant les rues, tandis qu’à d’autres occasions ils se serrent simplement la ceinture. Ainsi, tout en reconnaissant les sérieux défis auxquels devra faire face la prochaine génération pour nourrir durablement neuf milliards d’individus, il faut être conscient (1) que la corrélation entre le prix des denrées alimentaires, leur distribution et les bouleversements politicoéconomiques n’est pas une relation simple; (2) qu’il y a aujourd’hui suffisamment de nourriture pour tous sur la planète et (3) qu’il n’est pas clair qu’un accroissement de la production permettra de prévenir l’émergence de problèmes.  

2) Présentez-nous en deux mots une de vos découvertes les plus intéressantes.

La chose la plus intéressante que j’ai apprise en étudiant la question de la sécurité alimentaire mondiale est que même si la production de nourriture est un processus essentiellement biologique, où entrent en jeu la lumière, le dioxyde de carbone, les éléments nutritifs du sol et l’eau, c’est aussi, et à parts égales, un processus éminemment social, politique et économique. 

Par exemple, au début de ma carrière j’ai étudié des cas où de petits événements climatiques avaient d’énormes impacts sur la sécurité alimentaire. Je pense, entre autre, à la grande famine en Irlande provoquée par une série d’années pluvieuses créant des conditions idéales pour l’apparition d’une moisissure qui a décimé les cultures de pommes de terre, ou encore à la famine des années 1980 en Éthiopie, vraisemblablement causée par la sécheresse (bien que les données météorologiques indiquent que les précipitations n’étaient pas particulièrement rares pendant cette période). En étudiant ces cas, j’ai remarqué que les facteurs socioéconomiques et institutionnels peuvent fragiliser et ravager les systèmes alimentaires, et ce, même si les problèmes environnementaux sont relativement bénins. En retour, les facteurs socioéconomiques donnent une certaine résilience aux systèmes alimentaires, leur permettant de surmonter de sérieux problèmes liés aux conditions météorologiques. 

À la lumière de ces études de cas, je crois que les décideurs qui s’intéressent aux points vulnérables des systèmes alimentaires devraient centrer leurs efforts sur trois échelles. Premièrement, il faut évaluer les conditions écologiques des fermes, en se penchant sur la diversité des cultures, sur la quantité de matière organique présente dans le sol et sur les réserves d’eau souterraine. Ensuite, il faut voir à quel point les familles ont accès aux ressources sociales, politiques et économiques comme les vastes réseaux familiaux et communautaires, ou encore si elles disposent d’économies en cas de besoin. Finalement, il faut voir à quel point les institutions publiques sont en mesure, ou non, d’apporter un soutien en cas de désastre. En ce sens, les caractéristiques environnementales d’une ferme, le patrimoine d’une famille et les capacités institutionnelles d’une région représentent trois lignes distinctes de défense contre le changement climatique.

Il est possible d’appliquer la même logique du point de vue du consommateur. Par exemple, alors que plusieurs scientifiques s’inquiètent du fait que les fermiers seront incapables de produire suffisamment de calories ou de protéines pour alimenter neuf milliards de personnes au cours des cent prochaines années, il est important de comprendre que les facteurs sociaux, politiques et économiques rendent déjà difficile la distribution des denrées produites actuellement. Ici encore, il faut retenir que pour comprendre la notion de sécurité alimentaire, il est nécessaire de bien connaître l’interaction entre les forces environnementales qui déterminent la quantité de nourriture qu’on peut produire et les forces socioéconomiques et politiques qui décident qui aura accès à la nourriture.  

Cela veut dire que pour développer des solutions intégrées et novatrices afin d’endiguer cet urgent problème mondial, il faut travailler à l’aide d’un cadre interdisciplinaire qui puise à même l’écologie, la climatologie, la biologie ainsi que l’économie, l’anthropologie et la science politique. Ce qui m’intéresse dans cette problématique, c’est qu’elle nous force à apprendre continuellement de nouvelles choses et à travailler avec de nouveaux groupes de personnes.

3) Comment le prix Trudeau vous aidera-t-il à poursuivre votre travail?

Mon projet Trudeau s’inscrit dans la continuité de mes travaux de recherche, financés en partie par le Programme des chaires de recherche du Canada. Mes objectifs principaux sont (1) de faire de la recherche appliquée sur la question de la sécurité alimentaire mondiale et (2) de concevoir des programmes de conscientisation sur ce sujet d’importance.

Pour ce qui est de la recherche appliquée sur la question de la sécurité alimentaire mondiale, je m’intéresse aux points suivants :  

    1. Comprendre les répercussions sociales liées à l’instabilité du prix des aliments. Il s’agit de mettre en œuvre un projet de recherche de grande envergure pour : (1) étudier l’effet de l’instabilité du prix des aliments sur les populations, (2) étudier les solutions à ce problème au Canada et ailleurs.

    2. Quantifier l’efficacité dans le système alimentaire actuel. L’objectif est d’évaluer systématiquement l’efficacité du système alimentaire actuel et d’explorer les processus politiques qui peuvent mener à une telle efficacité. 

Pour le second volet, programmes de conscientisation sur la sécurité alimentaire mondiale, je travaille sur les points suivants :  

  1. Programme d’éducation par les médias sociaux sur l’alimentation de neuf milliards d’individus. L’idée est de conscientiser la population canadienne aux enjeux d’importance à l’aide d’un programme d’éducation qui fait appel à la vidéo et au roman illustré sur les médias sociaux pour communiquer des renseignements sur la crise alimentaire mondiale.

  2. Concours universitaires, provinciaux et nationaux visant le développement de solutions pour la sécurité alimentaire mondiale. Il s’agit de convoquer une table ronde sur la sécurité alimentaire mondiale qui organisera une série de concours visant la création et la mise en œuvre de solutions novatrices pour les enjeux liés à l’alimentation mondiale.  

Le prix Trudeau servira en particulier à appuyer ces deux derniers points, lesquels seront directement éclairés par le travail effectué dans le cadre du programme de recherche.  

4) En quoi votre projet Trudeau contribuera-t-il au développement des politiques publiques au Canada?

Je suis fermement convaincu que tous les universitaires, spécialement ceux qui bénéficient d’une distinction de renom comme le prix Trudeau, ont le devoir de consacrer une part importante de leur travail à des activités de communication auprès d’auditoires non-universitaires. Ill ne s’agit pas seulement d’écrire pour ces auditoires, de parler aux groupes communautaires ou d’accorder des entrevues aux médias, mais aussi de s’engager dans les médias sociaux tels que YouTube, Facebook et Twitter. Par conséquent, le prix Trudeau me permettra de créer un roman illustré intitulé #foodcrisis, lequel mettra en fiction une situation de crise alimentaire mondiale. Je m'inspirerai de crises alimentaires telles que celle du Dust Bowl ainsi que les émeutes du pain en 2008/2011, et je transposerai ces situations aux États-Unis en 2025. En suivant ce fil conducteur, j’écrirai une fiction sur le déroulement des événements et j'engagerai un illustrateur pour en faire une bande dessinée. Je travaille actuellement à la rédaction d’une série d’essais, en lien avec le roman illustré, pour aider à séparer les faits de la fiction. Je suis déjà en lien avec un groupe d’enseignants du secondaire en Ontario, qui se montrent intéressés par ce matériel pour les plans de cours qu’ils préparent en études sociales (niveaux 9 à 12), où il y a des modules sur l’alimentation.  

Pour aider à trouver des solutions et pour accroître la conscientisation sur les défis liés à la sécurité alimentaire mondiale, je compte organiser une série d’ateliers de type « hack-a-thon[1] » réunissant des étudiants, des chercheurs, des décideurs et des représentants du secteur privé et de la société civile. L’objectif est de mobiliser des équipes au pays afin de développer et mettre en œuvre des solutions visant deux enjeux vitaux auxquels doit faire face le système alimentaire du Canada : la réduction du gaspillage alimentaire et le besoin de sources de protéines moins exigeantes sur les ressources.  

Dans ces ateliers, les équipes devront aller au-delà de l’étude des défis technologiques visant la réduction du gaspillage ou la recherche de nouvelles sources de protéines. On leur demandera aussi de se pencher sur les défis liés à la réglementation et d’examiner les changements de politique nécessaires pour transposer les solutions en interventions concrètes. On a trop souvent l’impression que les grandes théories scientifiques fonctionneront sans aucun problème dans le monde concret, mais en vérité il y a une panoplie d’obstacles légaux, sociaux ou économiques qui empêchent la mise en œuvre des solutions.  

Mon travail consiste à favoriser le dialogue entre les équipes et les experts d’autres secteurs de la société de sorte que les solutions soient suffisamment complètes et intégrées pour apporter un réel changement dans les systèmes alimentaires de demain. Je ferai ensuite appel à mon propre réseau dans le secteur privé et dans le milieu des politiques pour créer un lien entre les solutions novatrices et les milieux d’affaires ou gouvernementaux pertinents. 

 


[1] L’expression « hack-a-thon » vient du milieu de l’informatique. Ce sont des événements au cours desquels les programmeurs se réunissent pour travailler intensément sur des problèmes communs. Nous utilisons cette expression pour des événements où nous réunirons des équipes pour travailler intensément à la recherche de solutions novatrices aux problèmes du système alimentaire. 

 

 

M. Fraser a commencé à s’intéresser à l’agriculture et aux systèmes alimentaires alors qu’il passait ses étés sur la ferme de son grand-père à Niagara. Là, il a observé sa grand-mère courtière amasser des sommes exorbitantes d’argent en commissions sur les investissements de ses clients, tandis que les fermiers des environs laissaient pourrir leurs cultures parce que le coût pour les récolter était plus élevé que celui de l’importation de denrées provenant du sud des États-Unis ou du Mexique. Il a toutefois décidé qu’il était plus facile d’écrire et de parler de la ferme plutôt que d’y vivre, c’est pourquoi il a laissé l’exploitation agricole pour se diriger vers les études supérieures. Il a obtenu des diplômes en foresterie, en anthropologie et en agriculture à l’Université de la Colombie-Britannique et à l’Université de Toronto. Il a ensuite travaillé dans un institut auprès de l’honorable Lloyd Axworthy puis a commencé sa carrière universitaire en 2003 à l’Université de Leeds, Royaume-Uni, où il s’est intéressé aux questions liées à l’agriculture et au changement climatique. Il a écrit environ 70 articles scientifiques ou chapitres de livre. Il a écrit pour Guardian.com, CNN.com, ForeignAffairs.com, Walrus et Ottawa Citizen en plus d’être l’auteur de deux livres populaires sur l’alimentation et la sécurité alimentaire, dont Empires of Food: Feast, Famine and the Rise and Fall of Civilizations (édité par Simon and Schuster) qui a été en lice pour le prix littéraire James Beard. Sa série vidéo « Feeding nine billion » a été visionnée plus de 90 000 fois, notamment dans des salles de cours ici comme à l’étranger. Il est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la sécurité alimentaire mondiale au Département de géographie de l’Université de Guelph, où il travaille également à la rédaction d’un roman illustré mettant en scène des situations fictives de crise alimentaire en Amérique du Nord dans les années 2020.